SNUipp-FSU Guyane
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« Elargir » le mouvement : le casse-tête des syndicats
Par Mathieu Magnaudeix
vendredi, 24 septembre 2010
/ Amalia

D’après le ministère de l’intérieur, en revanche, ils n’étaient que 997.000. Là encore, un seuil psychologique, celui du million, serait franchi... mais à la baisse puisque le ministère de l’intérieur parlait le 7 septembre au soir de 1,12 million de personnes dans les cortèges partout en France .

A nouveau, l’écart entre les chiffres officiels et syndicaux est béant. Cette guerre des estimations, alimentée par l’absence de comptages fiables, est habituelle. Mais cette fois, elle vire à la caricature. Pas étonnant, car c’est bien une bataille pour la conquête de l’opinion qui se joue. Un mano a mano dont il est difficile de prédire l’issue, alors que le projet de loi sur les retraites vient d’être adopté par les députés et sera examiné au Sénat à partir du 5 octobre.

L’intensité de cette guerre des nerfs fut très palpable peu avant 13 heures, place de la Bastille. Le cortège parisien allait s’élancer, les responsables syndicaux parlaient avec les journalistes, dans une cohue plus grande encore que d’habitude, les caméras ayant débordé le service d’ordre.

Soudain, une dépêche de l’Agence France-Presse tombe sur les téléphones mobiles : l’Elysée évoque une « baisse sensible » du nombre de grévistes et de manifestants. « Cela signifie que soit les Français considèrent que tout cela est derrière eux, soit qu’ils adhèrent davantage (à la réforme), soit les deux », dit la dépêche, citant une « source » à l’Elysée. La « source » non identifiée ? Bien évidemment le conseiller social de l’Elysée, Raymond Soubie, gourou social de Nicolas Sarkozy et véritable artisan de la réforme des retraites...

Certes, le taux de grève dans le secteur public est en baisse : –5% dans la fonction publique de l’Etat d’après les chiffres du ministère du travail, –4,5% à l’hôpital, –0,35% dans la fonction publique territoriale. Il baisse également à la RATP, à la SNCF... Selon la CGC, l’Unsa et la CFDT, le nombre de grévistes baisse aussi dans le privé – la CGT, elle, évoque « plus d’arrêts de travail dans les entreprises privées ». Mais à l’unisson, tous évoquent un nombre de manifestants en hausse : « Il y a en moyenne 10% de personnes de plus dans les cortèges », estime François Chérèque (CFDT), sur la base des « textos » arrivés de province. Là encore, la guerre des chiffres fait rage : à Paris, Toulouse, Marseille, Bordeaux, les syndicats évoquent une légère hausse. La police, elle, parle d’une baisse...

Mobilisation « citoyenne » samedi 2 octobre ?

« Le gouvernement était persuadé que la résignation allait l’emporter, mais la mobilisation est très réussie », se félicite Bernard Thibault. Derrière la banderole, le leader de la CGT est collé tout contre son collègue Chérèque, signe extérieur d’unité... « Il y a un peu moins de grévistes mais la mobilisation est aussi forte que le 7 dans les rues », estime Alain Olive (Unsa).

« Une telle mobilisation est exceptionnelle à la rentrée : ça grandit, ça s’amplifie », dit Bernadette Groison (FSU). « La mobilisation s’enracine dans le pays », veut croire Annick Coupé (Sud). « On monte d’un cran », dit Jean-Claude Mailly (FO), seul à rester avec ses troupes en arrière pour marquer sa différence...

Et maintenant ? « Avec une telle ampleur, la mobilisation ne va pas s’arrêter du jour au lendemain », espère Thibault. « Si pour le gouvernement ce n’est pas suffisant, on remettra le couvert », dit Chérèque. Vendredi matin, tout ce petit monde se retrouve donc pour décider de la suite. Le principe d’une journée de manifestations le samedi (le 2 ou le 9 octobre) semble acquis. « Deux jours de grève en un mois, c’est dur pour beaucoup dans le privé, cela valide notre analyse » d’une action le week-end, dit Chérèque. Annick Coupé (Solidaires) veut elle aussi une « mobilisation citoyenne » en fin de semaine. D’autres initiatives pourraient suivre : une autre journée de grève similaire à celle d’aujourd’hui en octobre lors de l’examen au Sénat, des actions locales sur le terrain...

Le nouveau mot d’ordre désormais : il faut « élargir ». Elargir au privé, à ceux qui n’ont pas pu venir, à ceux qui font la grève par procuration... « Il faut changer la cible », dit crûment Nadine Prigent (CGT) : en clair, arrêter de tout miser sur les bastions traditionnels (entreprises publiques, fonctionnaires... ) où la mobilisation stagne, et sur les grèves reconductibles, si chères à une partie de la CGT et aux syndicats les plus contestataires. « Nous ne voulons pas de grève par délégation, reprend-elle. Si la majorité des salariés décide de reconduire un mouvement, c’est démocratique, mais si c’est quelques-uns qui décident pour tout le monde, c’est autre chose... »

Arriver à faire défiler massivement le privé pour espérer faire plier le gouvernement ? Voilà un sacré défi pour des organisations qui n’ont pas de relais dans des pans entiers du salariat et doivent lutter contre la résignation. Même si elles peuvent se targuer du soutien de l’opinion, selon plusieurs sondages, les organisations de salariés doivent faire avec un temps chronométré, car le Sénat aura fini d’examiner le texte mi-octobre.

Organiser une journée un samedi suffira-t-il pour convaincre ceux qui n’ont pas l’habitude des cortèges, seule condition pour franchir un vrai saut en terme de mobilisation ? « Le samedi, ce n’est pas une garantie, maugrée Jean-Claude Mailly. Les militants, au moins, on est sûr qu’ils viennent même si le temps est pourri... » D’autant que, selon plusieurs responsables, cette journée serait décentralisée. En clair : il n’y aura pas de manifestation nationale parisienne. Ce qui risque de lui donner moins de lustre...

Au-delà, les syndicats peuvent-ils catalyser le mécontentement ambiant ? Rien n’est moins sûr. A la différence du CPE en 2006, les plus jeunes restent encore à l’écart des manifs. « Les facs ne sont pas encore rentrées, ça joue beaucoup », explique Annick Coupé (Solidaires). Et la retraite reste considérée par les plus jeunes comme un problème de vieux, même si quelques grappes de lycéens parsemaient ce jeudi le cortège parisien.

Tout en croisant les doigts pour que les étudiants rejoignent les cortèges au mois d’octobre, les syndicats doivent donc désormais définir un calendrier qui permette d’élargir tout en conservant leur unité. La responsabilité qui pèse sur leurs épaules est très grande. Ce jeudi, l’Elysée leur a lancé un avertissement : qu’ils commettent le moindre faux pas tactique, et ils ouvriront un boulevard à la réforme. Sans avoir arraché la moindre contrepartie. Le pire des scénarios...