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Les élèves sont-ils les cobayes de la réforme de la formation des profs ?

27 Octobre 2010 Par Louise Fessard

jeudi 28 octobre 2010

« Les premières victimes de cette réforme de la formation des enseignants sont les élèves », martèle Jean-Jacques Hazan, président de la première fédération de parents d’élèves, la FCPE. Désormais recrutés à bac+5 (bac+4 pour cette année transitoire), après un master où la formation professionnelle est très réduite, les lauréats des concours de l’enseignement ont été mis à temps plein devant une classe à la rentrée 2010, parfois leur première expérience face à des élèves.

« Alors que les enseignants ont actuellement déjà du mal à gérer des classes hétérogènes, à traiter le numérique, on embauche des étudiants qui n’ont aucune notion de pédagogie, ni de gestion de classe, souligne Jean-Jacques Hazan. Les enquêtes montrent que la variable la plus corrélée avec la réussite scolaire est la formation des enseignants et que les difficultés du système français sont liées à une faiblesse pédagogique. Ce n’est pas comme ça qu’on arrivera à avoir 80% d’une classe d’âge au bac... »

Sans compter que, dans le primaire, les élèves pris en charge par ces enseignants débutants verront défiler plusieurs têtes dans l’année. En Seine-Saint-Denis, « les enfants auront au mieux trois ou quatre instituteurs stagiaires différents dans l’année, même dans des classes charnières », explique Grégoire, 27 ans, professeur des écoles stagiaires dans une école primaire en ZEP à La Courneuve.

Dans ce département, une première vague de 160 nouveaux instituteurs ont pris une classe jusqu’à la Toussaint, avant de la redonner à une seconde vague de débutants, qui étaient jusqu’alors en observation dans la classe de leur tuteur. Ces derniers repartiront en janvier en formation, laissant la place à d’autres enseignants.

« Ce sont des conditions hallucinantes, s’indigne Grégoire qui doit reprendre une classe de CM1 après la Toussaint. Nos collègues de la première vague, qui ont déjà eu du mal à gérer leurs classes, vont devoir les laisser à de nouveaux débutants après les vacances. »

Dans l’académie de Paris, censée être mieux lotie, même schéma. A l’école maternelle Eupatoria, située en zone d’éducation prioritaire (ZEP) dans le XXe arrondissement, les élèves de la moyenne section ont fait leur rentrée avec une enseignante titulaire. Mais à partir du 4 novembre, ce sera une stagiaire, lauréate du concours 2010, qui prendra en charge la classe trois jours par semaine. Le jeudi, la stagiaire sera en formation à l’IUFM et donc cédera sa place à une remplaçante, sans possibilité de temps de concertation entre les deux.

« Avant même de savoir si l’une d’elles va être malade ou partir en congé de maternité, on sait que les enfants auront au minimum trois enseignantes sur l’année, se désole la directrice de l’école maternelle, Nathalie Carboni. Et, pour un débutant, l’école maternelle est encore plus difficile que le primaire, où on peut se raccrocher à des manuels, à une idée de ce qui est attendu. Quand on récupère 25 gamins de 4 ans sans savoir à quel stade de développement chacun en est, ni quelles réactions sont normales à cet âge, c’est une autre paire de manches. »

« Un problème éthique » Dans les collèges et lycées, au moins cinq des académies (Aix-Marseille, Caen, Dijon, Grenoble et Rouen) feront appel, au second semestre, aux étudiants des master 2 enseignement, qui doivent effectuer un stage en responsabilité (seuls devant une classe), pour remplacer les professeurs stagiaires, qui partiront en formation pour deux à quatre semaines selon les académies avant ou après les vacances de février. C’est-à-dire qu’une même classe sera d’abord prise en charge par un enseignant débutant puis par un étudiant de M2.

Cette option a été écartée à Créteil par William Marois, recteur de l’académie de Créteil, qui expliquait le 24 mars 2010 avoir essayé de « construire un système respectueux des stagiaires, à qui nous assurons le tiers temps de formation, et des élèves, qui pendant l’année scolaire ne vont pas changer de professeur ».

Luc Chatel ne voit lui aucun problème à confier des enfants à des enseignants inexpérimentés, voire à des étudiants. « Cela ne choque personne, aux urgences, d’être examiné par un étudiant de troisième année de médecine », justifiait-il encore en août dans L’Express. Une comparaison récurrente qui agace les pourfendeurs de la masterisation. « La comparaison avec les étudiants de médecine est faussée car, en médecine, le concours, très sélectif, est placé en fin de première année, pas en master 2 !, remarque Marie-Albane de Suremain, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 12-IUFM de Créteil. Il existe un vrai problème éthique à confier des élèves cobayes à des étudiants qui ne deviendront peut-être jamais enseignants, s’ils ne réussissent pas le concours ou le master. »

Les professeurs stagiaires sont les premiers conscients de cette situation. « Si on met quelqu’un de nouvellement recruté à la RATP au volant d’un train sans formation, c’est scandaleux pour les passagers, c’est la même chose pour nos élèves », estime Guillaume, 24 ans, professeur stagiaire d’anglais dans l’académie de Paris.

La plupart ont préféré ne pas s’afficher « débutants » pour « ne pas se discréditer encore plus auprès des élèves et des parents », explique Blandine, stagiaire dans un lycée de l’académie de Créteil. « Je ne veux pas que les élèves sachent, j’ai déjà menti sur mon âge, mais ils voient bien qu’on est jeunes, qu’on est toujours dans nos papiers, dit Mathilde, 25 ans, professeur d’anglais dans l’académie de Créteil. J’ai de la peine pour les élèves, car ils perdent une année à cause de nous, on s’entraîne sur eux. »

A l’école maternelle Eupatoria, la directrice a expliqué le dispositif aux parents dès la réunion de rentrée. « Ça a suscité la surprise et l’incrédulité », raconte Nathalie Carboni. Les parents ont écrit une lettre à l’inspection académique pour protester. « Le mécontentement ne s’est pas du tout retourné contre la stagiaire ou l’école, car nous avons une relation de confiance avec les parents, explique-t-elle. Mais dans d’autres établissements, où il y a déjà des difficultés de fonctionnement, ça n’arrange rien et ils ont préféré ne rien dire. » A part quelques protestations relayées par la presse locale, la plupart des parents concernés n’ont d’ailleurs, d’après Jean-Jacques Hazan, pas été mis au courant.

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